27
Kachan fut la dernière cité de la Perse verdoyante et habitable dans laquelle nous fîmes escale. Plus loin à l’est s’ouvrait une terre vide et inhospitalière appelée le Dasht-e-Kavir, le Grand Désert salé. La veille de notre arrivée dans cette ville, Narine fît observer :
— Voyez, mes bons maîtres, le chameau de bât s’est mis à boiter. Je pense qu’il a dû se blesser dans un éboulis. S’il ne se rétablit pas, cela pourrait nous causer grand tort durant notre traversée du désert.
— Tu es notre guide chamelier, répondit mon oncle. Que suggères-tu, en tant que spécialiste ?
— Oh, le remède est assez simple, maître Matteo. Il suffit que l’animal se repose durant quelques jours. Trois devraient suffire.
— Très bien, décréta mon père. Nous ferons escale à Kachan et trouverons bien à rentabiliser cet arrêt. Pour renouveler nos rations de voyage, par exemple. Laver nos vêtements et autres nécessités de ce genre.
Depuis notre départ de Bagdad, Narine s’était montré si efficace et obéissant que nous en avions presque oublié ses penchants démoniaques. Mais mes soupçons furent vite avérés, et je pus vérifier, comme je m’en étais douté, que l’esclave avait délibérément infligé une blessure bénigne au chameau dans le seul but de s’octroyer un peu de temps libre.
La principale activité de Kachan – c’est d’ailleurs de là qu’elle tient son nom – a toujours été au fil des siècles la fabrication de kashi, autrement dit de mosaïque. Ces petits carreaux vernis avec art, utilisés un peu partout dans le monde musulman pour la décoration des temples masjid, des palais et autres demeures de grand style, étaient conçus dans des ateliers clos. Mais le second article de valeur qui avait cours à Kachan était bien plus visible à l’œil alors que nous entrions dans la ville : il s’agissait des garçons et des jeunes hommes.
Tandis que les jeunes filles et les femmes que nous rencontrions dans la rue – pour autant, bien sûr, que l’on pût en juger en devinant ce qu’elles cachaient sous leurs tchadors – étaient comme d’habitude de quelconques à jolies, avec de temps à autre une beauté vraiment remarquable, tous les jeunes mâles sans exception étaient, eux, d’une beauté frappante, que ce soit de visage, de corps ou d’allure. Pourquoi, cela restait pour moi un mystère total. Le climat de Kachan, la nourriture qu’on y prenait, rien ne différait de ce qu’on trouvait partout ailleurs en Perse. Les gens en âge d’être parents que je vis sur place ne me parurent pas avoir quoi que ce fût d’extraordinaire. Je ne comprenais pas du tout, par conséquent, pour quelle raison les jeunes gens de cette localité étaient si supérieurs aux autres, et pourtant ils l’étaient indéniablement.
Bien sûr, étant moi-même un homme, j’aurais préféré à Kachan sa cité jumelle Chiraz, connue, elle, pour détenir les plus belles femmes. Il n’en restait pas moins que même mon œil neutre et désintéressé avait de quoi admirer à Kachan. Les garçons d’ici n’étaient ni sales, ni négligés, ni boutonneux, mais arboraient au contraire une hygiène irréprochable, une chevelure luisante, un regard brillant et un teint clair, voire presque translucide. Loin d’avoir la figure renfrognée et l’attitude avachie, ils se tenaient debout avec fierté et vous regardaient droit dans les yeux. L’élocution de ces éphèbes était claire et assurée, ils savaient articuler et parlaient intelligemment. Tous étaient, quelle que fût leur classe sociale, aussi séduisants que des jeunes femmes, et pas n’importe lesquelles : des femmes de haute naissance, soignées et élevées dans le respect des bonnes manières. Les plus jeunes garçons ressemblaient à ces exquis petits Cupidons que savent si bien peindre les artistes grecs. Les autres, un peu plus âgés, rappelaient pour leur part les anges dessinés sur les caissons de la basilique Saint-Marc. Quoique sincèrement impressionné, voire quelque peu envieux, je ne fis aucune remarque à ce sujet. Après tout, je me flattais de n’être en rien inférieur à mes congénères de même sexe et d’âge équivalent. Mais mes trois compagnons s’exclamèrent :
— Non persiani, ma prezioni, s’extasia mon oncle, admiratif.
— Spectacle de qualité, pour sûr, renchérit mon père.
— De véritables joyaux, bavait Narine, concupiscent.
— Sont-ils tous de jeunes eunuques ? demanda mon oncle. Ou en passe de le devenir ?
— Oh, non, maître Matteo, répondit Narine. Il sont capables de faire profiter de tout ce dont la nature les a dotés, si vous voyez ce que je veux dire. Loin d’être privés de leurs attributs virils, ils sont améliorés du côté opposé, je veux dire par là plus... accessibles et hospitaliers, si vous me suivez toujours. Connaissez-vous les termes fa’il et mafa’ul ? Ils désignent respectivement « celui qui fait » et « celui qui se laisse faire ». Eh bien, ces jeunes de Kachan sont élevés pour être beaux et entraînés à être dociles. De plus, ils sont physiquement, euh... modifiés, afin d’être aussi délicieusement efficaces en tant qu’acteurs – fa’il – que receveurs – mafa’ul.
— A la façon dont tu les décris, ils semblent nettement moins angéliques qu’on ne pourrait le croire en les voyant, grimaça mon père quelque peu dégoûté. Mais le shah Zaman lui-même nous l’avait certifié : c’est à Kachan qu’il se procure les garçons vierges qu’il offre en cadeau aux autres monarques.
— Ah, mais attention, les garçons vierges, c’est autre chose. Vous ne risquez pas de les voir dans les rues, ceux-là, maître Nicolô. On les tient confinés en pardah, aussi strictement que peuvent l’être les princesses. Ils sont en effet destinés à devenir les concubins de ces princes et autres notables qui entretiennent non pas un, mais deux harems distincts : l’un rempli de femmes, l’autre d’hommes. Jusqu’à ce que ces jeunes garçons soient assez mûrs pour être présentés, leurs parents les conservent dans une perpétuelle indolence. Ils n’ont rien à faire, juste à paresser alanguis sur des coussins, tandis qu’on les gave de châtaignes bouillies.
— Allons bon ! Mais pourquoi cette nourriture ?
— Ce régime leur rend la chair toute pâle, douce, dodue et potelée : leur peau devient si fragile qu’on peut la griffer d’une seule trace d’ongle. Les garçons qui ont cette apparence larvaire sont particulièrement recherchés par les fournisseurs de harems. Mais tous les goûts sont dans la nature. Je préfère, pour ma part, un garçon musclé qui pratique l’acte de façon athlétique, plutôt qu’une grosse masse de graisse ronchon qui...
— Il y a assez d’obscénités apparentes dans cette ville, trancha mon père, pour que tu n’y rajoutes les tiennes.
— Comme vous voudrez, bon maître. Je ferai juste remarquer pour conclure que les garçons vierges coûtent bien plus cher et qu’on ne peut les louer. Dans le même temps, regardez, observez ! Même les gamins des rues ici sont magnifiques. On peut les acquérir à moindre prix pour les garder, ou tout simplement, pour moins cher encore, louer leurs services pour un petit...
— Je t’ai dit silence ! coupa sèchement mon père. Maintenant, où allons-nous pouvoir nous loger ?
— Ne pourrait-on trouver quelque chose comme un caravansérail juif ? proposa mon oncle. J’avoue que je ne dédaignerais pas de manger un peu convenablement, pour changer.
Cette remarque mérite une explication. Au cours des semaines qui venaient de s’écouler, la majeure partie des auberges que nous avions trouvées au bord de la route étaient bien sûr tenues par des musulmans, mais certaines appartenaient à des chrétiens nestoriens. Or cette Eglise orientale dégénérée observe tant de journées de jeûne et tant de jours de fête que presque chaque jour est soit l’un, soit l’autre. Aussi étions-nous dans ces gîtes d’étape ou bien pieusement condamnés à mourir de faim, ou bien non moins religieusement gavés à nous en faire péter la sous-ventrière. Par ailleurs, nous avions atteint le mois que les musulmans de Perse nomment le Ramadan. Ce mot signifie le « mois chaud », mais comme le calendrier islamique suit les phases de la lune, son mois chaud peut tomber n’importe quand dans l’année, en janvier comme en août. Cette année, c’était à la fin de l’automne. Quelle qu’en soit la date, c’est en tout cas un mois de jeûne chez les musulmans. Durant les trente jours du Ramadan, dès qu’à l’aube la lumière permet de distinguer un fil blanc d’un fil noir, un musulman doit cesser de manger et de boire, ainsi que s’abstenir de tout commerce hétérosexuel jusqu’à la tombée de la nuit. Il ne peut pas non plus servir la moindre nourriture à des invités, quelle que soit leur religion. De ce fait, en cours de journée, il nous avait été impossible d’obtenir de la part de ces établissements ne serait-ce qu’une louche d’eau du puits, alors que, dans chacun d’entre eux, dès le coucher du soleil, nous pouvions être rassasiés jusqu’à réplétion. Voilà comment, depuis quelque temps, nous alternions privations et excès, et le vœu émis par oncle Matteo s’avérait de ce fait parfaitement justifié.
Je ne me gênerai pas pour le souligner, rares sont les juifs qui, en Orient, ouvrent des établissements proposant le gîte et le couvert aux étrangers de passage. Sans doute parce qu’il s’agit là d’une occupation moins rentable que celle qui consiste à prêter sur gages ou à pratiquer d’autres formes d’usure. Mais, décidément, notre esclave Narine était un homme de ressources. Il n’eut qu’à demander brièvement conseil aux passants pour apprendre qu’une vieille veuve juive possédait une étable mitoyenne qu’elle n’utilisait plus. Narine nous y conduisit et fit preuve sur place de toutes ses qualités de diplomate. Lorsqu’il sortit du logis de la veuve, ce fut pour nous annoncer qu’elle nous autorisait à installer nos chameaux dans son étable et à loger dans le grenier à foin situé juste au-dessus.
— De plus, ajouta-t-il pendant que nous menions nos bêtes à l’intérieur et commencions à les décharger, comme tous les domestiques de la maison, Persans musulmans, sont tenus par les règles strictes du Ramadan, notre digne hôtesse Esther a décidé d’accepter de nous servir le repas elle-même. Nous allons donc pouvoir à nouveau nous sustenter à nos horaires ordinaires, et elle m’a de plus assuré être bonne cuisinière. Le prix qu’elle réclame pour tout cela étant, cela va de soi, des plus raisonnables.
Mon oncle considéra l’esclave d’un air franchement ébahi et s’enquit, impressionné :
— Tu es musulman, religion que le juif abhorre par-dessus tout, et nous sommes chrétiens, ce qui vaut à peine mieux à ses yeux. Si cela ne suffisait pas à cette veuve pour nous éconduire proprement, tu dois être la créature la plus repoussante qu’elle ait jamais rencontrée de sa vie. Comment, au nom du ciel, as-tu réalisé ce prodige ?
— Je ne suis peut-être qu’un pauvre sindi et un simple esclave, mais je ne suis pas ignorant et j’ai de l’initiative. De plus, je sais lire et j’ai le sens de l’observation.
— Je t’en félicite, Narine. Mais tout cela ne répond nullement à ma question et n’enlève rien à ton effrayante laideur.
Narine gratta d’un air songeur sa maigre barbe.
— Maître Matteo, vous trouverez souvent mentionné le mot « beauté » dans les livres saints de nos trois religions – la vôtre, celle de notre hôtesse et la mienne –, mais jamais le mot « laideur ». Peut-être nos divers dieux ne sont-ils pas offensés par la disgrâce physique des simples mortels que nous sommes et la veuve Esther est-elle une sainte femme. Quoi qu’il en soit, avant que ces livres saints aient été rédigés, nos ancêtres à tous – les miens, ceux de notre hôtesse, les vôtres aussi, peut-être – professaient une seule et même religion : l’ancienne foi babylonienne à présent universellement exécrée et que tous s’accordent à considérer comme démoniaque.
— Impertinente canaille ! Comment oses-tu suggérer une énormité pareille ?
— Le prénom de notre hôtesse est Esther, poursuivit Narine sans se démonter. Certaines chrétiennes portent également ce nom, qui provient de la déesse démoniaque Ishtar. Le défunt mari d’Esther, m’a-t-elle dit, s’appelait pour sa part Mordecai, patronyme issu d’une divinité infernale nommée Mardouk. Mais avant même que ces dieux de Babylone existent, il y eut Noé, et c’est de son fils Sem que nous descendons, Esther comme moi. Nous sommes donc elle et moi des Sémites, et ce n’est que plus tard que nos religions nous ont séparés. Encore qu’à y regarder de plus près ces différences ne soient pas si grandes. Juifs comme musulmans, nous évitons certains aliments, scellons nos fils dans la foi par la même opération qu’est la circoncision, croyons les uns comme les autres aux anges du ciel et vouons une détestation commune à un même adversaire, que nous l’appelions Satan ou Shaitan. Nous révérons la même cité sainte : Jérusalem. Du reste, peut-être ne le saviez-vous pas, c’est à l’origine vers Jérusalem, et non vers La Mecque, que le Prophète – et que toujours la paix et la bénédiction soient sur lui – avait enjoint les croyants de se tourner lors de leurs dévotions. La langue anciennement parlée par les juifs et celle qu’employait le Prophète – que la paix et la bénédiction soient encore sur lui – n’étaient pas si dissemblables que cela, et...
— ... Et juifs comme musulmans ont encore en commun, je crois, d’avoir la langue bien pendue, fit remarquer mon père, acide. Venez, Marco et Matteo. Allons présenter nos respects à l’hôtesse. Toi, Narine, finis de décharger les chameaux et donne-leur à manger.
La veuve Esther était une petite femme aux cheveux blancs et au visage doux qui nous souhaita la bienvenue de façon aussi courtoise que si nous n’avions pas été chrétiens. Elle insista pour nous faire asseoir et nous faire boire ce qu’elle appelait le « réconfort du voyageur », du lait chaud aromatisé de cardamome. Elle l’avait concocté elle-même car, le soleil n’étant pas encore couché, aucun de ses serviteurs musulmans n’était en mesure de faire chauffer le lait ou d’écraser les graines.
Mon père avait sans doute raison de suspecter qu’elle avait aussi la langue bien pendue, car elle nous fit en effet un bon brin de conversation. Mais je laissai mon père et mon oncle lui donner la réplique, préférant rester sur ma réserve et observer les lieux. La maison avait à l’évidence été une résidence d’un certain luxe – au moins jusqu’à la mort de Mordecai, me dis-je –, avant de tomber dans une relative décrépitude, comme l’indiquait l’ameublement quelque peu défraîchi. Il y avait toujours un équipage complet de domestiques, mais j’eus la nette impression qu’ils étaient restés à son service plus par loyauté envers leur maîtresse que pour les gages qu’elle leur versait. Ils travaillaient sans doute à son insu à droite et à gauche afin de survivre, quitte en définitive à l’entretenir autant qu’elle les entretenait.
Deux ou trois de ces serviteurs étaient aussi âgés et peu remarquables que leur maîtresse, mais trois ou quatre autres s’avéraient être de magnifiques garçons de Kachan. Je ne fus pas fâché, pour ma part, de constater que, parmi ces fidèles serviteurs, se trouvait une fille aussi jolie que ses compagnons mâles : une jeune femme à la chevelure auburn, aux courbes fort voluptueuses. Histoire de passer le temps pendant que la veuve Esther papotait à n’en plus finir, je fis le galant auprès de la jeune servante, lui jetant regards languissants et suggestives œillades. De son côté, dès que sa maîtresse avait le dos tourné, elle me retournait mes sourires de la façon la plus engageante.
Le jour suivant, pendant que le chameau blessé se reposait avec ses quatre congénères, les voyageurs que nous étions allâmes séparément vaquer en ville à nos occupations. Mon père se mit en quête d’une fabrique de kashi, désireux d’en apprendre davantage sur la fabrication de ces tuiles, technique qu’il jugeait des plus utile et qu’il entendait répandre auprès des artisans de Kithai. Notre conducteur de chameaux, Narine, s’en alla chercher un onguent destiné à soulager la patte de l’animal blessé, tandis qu’oncle Matteo s’était mis en tête de compléter notre réserve de baume dépilatoire. Comme on pouvait le prévoir, aucun ne trouva ce qu’il était parti chercher, personne à Kachan n’étant au travail par cette journée de Ramadan. N’ayant pour ma part rien de particulier à faire, je décidai de flâner sans but défini, me contentant d’ouvrir les yeux et d’observer.
Comme je devais le revoir dans toutes les villes d’Orient, le ciel vrombissait littéralement du bruissement tournoyant de grands charognards, des milans noirs à queue fourchue. Autre oiseau du même acabit, le mynah semblait passer son temps à sonder les poubelles, tout en se pavanant et en se rengorgeant d’un air important, le jabot enflé de façon fort agressive, telle la barbiche pugnace d’un petit homme prêt à vous chercher querelle. Et, bien sûr, les habitants les plus visibles de Kachan, après ces volatiles, étaient les jolis garçons qui jouaient dans les rues. Ils chantaient en accompagnant leurs jeux de ballon, leurs parties de cache-cache et leurs danses tournoyantes, comme l’eût fait n’importe quel enfant de Venise, à cette différence près cependant qu’ici leurs mélopées s’apparentaient davantage aux hurlements d’un chat. La musique jouée par les mendiants animateurs de la rue, qui tendaient la main sur votre passage, ne valait guère mieux. Ceux-ci semblaient en effet ne connaître d’autre instrument que le changal, appelé aussi guimbarde ou harpe du juif, et la chimta, de simples pinces de cuisine en fer, le tout produisant une cacophonie épouvantable, à la fois nasillarde et cliquetante. J’en vins à me persuader que les passants qui leur jetaient la pièce le faisaient moins pour les remercier de leur performance que pour les faire taire, ne serait-ce que provisoirement.
Je n’errai pas très loin ce matin-là, car ma balade me fit décrire dans les rues un trajet en boucle, et je finis par me retrouver dans les parages du domicile de la veuve. Le joli minois de la servante guettait à la fenêtre, comme si elle avait attendu que je passe. Elle me fit entrer dans la maison, à l’intérieur d’une pièce garnie de qali élimés et de coussins. Après m’avoir glissé que sa maîtresse était occupée ailleurs, elle me confia que son nom était Sitarè, qui signifie Étoile.
Nous nous assîmes tous les deux parmi les piles de coussins. N’étant désormais plus le novice et l’adolescent inexpérimenté que j’avais pu être, je m’abstins de me jeter sur elle avec une avidité juvénile dénuée de tact. Je me mis à lui susurrer des mots doux et des compliments sucrés tout en me rapprochant peu à peu d’elle, jusqu’à ce que mes paroles murmurées chatouillent son oreille délicate, la faisant frétiller et se trémousser en pouffant de rire. Ce ne fut qu’à ce moment que je relevai son tchador et avançai mes lèvres vers les siennes pour un tendre baiser.
— C’est très agréable, Mirza Marco, m’avoua-t-elle. Mais vous n’avez pas à perdre de temps.
— Ce n’est pas pour moi du temps perdu, répondis-je. J’apprécie au moins autant les préliminaires que l’acte lui-même. Nous pourrions y passer la journée, si tu...
— Je veux dire, tu n’as pas besoin de faire quoi que ce soit avec moi.
— Tu es une jeune fille pleine d’égards, Sitarè, et fort gentille, de surcroît. Mais tu dois bien savoir que n’étant pas musulman je ne suis pas soumis à l’abstinence du Ramadan.
— Oh, mais le fait que tu sois un infidèle n’a aucune importance.
— Je suis heureux de l’entendre. Alors, commençons, si tu veux bien.
— Très bien. Desserre un peu l’emprise de tes bras et je le ferai entrer.
— Quoi ?
— Je t’ai dit, pas besoin de continuer à faire semblant avec moi. Il est déjà prêt à te rejoindre ici.
— Mais qui est prêt ?
— Mon frère, Aziz.
— Et pourquoi diable aurions-nous besoin de lui avec nous dans cette pièce ?
— Pas nous : toi. Moi, je m’en irai.
Je défis mon emprise autour d’elle et me relevai pour la regarder.
— Excuse-moi, Sitarè, hasardai-je avec circonspection, ne trouvant pas de meilleure façon de faire que de lui demander tout de go : Serais-tu par hasard, euh... divané ?
Ce mot signifie « cinglée ». Elle sembla décontenancée.
— Je pensais que tu avais remarqué, hier soir, à quel point nous nous ressemblons, mon frère et moi. Aziz est le garçon dont les traits rappellent tant les miens : il a les cheveux auburn, comme moi, mais est beaucoup plus joli. Son nom peut se traduire par « Bien-aimé ». C’est sans doute pour cette raison que tu m’as fait ces clins d’œil et jeté ces regards concupiscents, non ?
C’était à mon tour d’être désarmé.
— Même si tu étais belle comme un péri, pourquoi voudrais-tu que je te lance des œillades à toi, si ce n’est parce que tu es celle qui m...
— Je te l’ai dit, tu n’as pas besoin de feindre. Aziz t’a remarqué aussi, de son côté, et tu lui as fait un effet immédiat. Il t’attend et a hâte de...
— Mais il peut bien aller finir ses jours au purgatoire, ton Aziz ! éclatai-je, exaspéré. Laisse-moi t’exposer les choses aussi clairement que je le puis. Je suis en ce moment en train de te séduire, afin de passer un bon moment avec toi. Est-ce clair ?
— Moi ? Tu veux faire la zina avec moi ? Pas avec mon frère Aziz ?
Je bourrai de coups de poing un inoffensif coussin avant de répliquer :
— Dis-moi franchement, Sitarè. Est-ce une habitude chez toutes les filles de Perse que de gaspiller leur énergie à jouer les entremetteuses ?
Elle prit le temps d’y réfléchir un instant.
— Toutes les filles de Perse ? Je ne sais pas. Mais ce que je puis t’affirmer, c’est que c’est souvent le cas ici, à Kachan. C’est même une coutume établie. Un homme en repère un autre, à moins que ce ne soit un jeune garçon, et il en tombe amoureux. Mais il ne peut pas lui déclarer sa flamme comme cela, directement : cela contredirait la loi édictée par le Prophète.
— La paix et la bénédiction soient sur lui, murmurai-je.
— Oui. Aussi l’homme va-t-il faire la cour à la plus proche parente de celui sur lequel il a jeté son dévolu. S’il le faut, il ira même jusqu’à l’épouser. Alors, et seulement dans ce cas, il aura un bon prétexte pour se trouver tout proche du véritable élu de son cœur – qu’il soit son frère, son fils si elle est veuve, et pourquoi pas son père – et aura ainsi tout loisir pour s’adonner à la zina en sa compagnie. De cette façon, tu comprends, les convenances ne seront pas ouvertement bafouées.
— Ghu.
— Voilà pourquoi j’ai cru que tu me faisais la cour à moi. Mais, bien sûr, si mon frère ne te plaît pas, il n’est pas question de m’avoir, moi.
— Et pourquoi donc ? Tu avais l’air d’apprécier que je m’intéresse à toi plutôt qu’à ton frère, non ?
— Bien sûr que ça me fait plaisir. C’est certes plutôt inhabituel comme inclination, sans doute une excentricité chrétienne, à mon sens. Mais je suis vierge, et je dois le rester par égard pour mon frère. Tu as déjà traversé bon nombre de contrées musulmanes et tu l’as donc sûrement compris. C’est pour cela que les familles préservent à tout prix l’intégrité physique de leurs filles et de leurs sœurs, en les maintenant dans le plus strict pardah, leur conservant ainsi jalousement leur vertu. Ce n’est que si une jeune fille demeure intacte ou si une veuve reste chaste qu’elle peut espérer faire un bon mariage. En tout cas, c’est ainsi que ça se passe, ici, à Kachan.
— Oui, je dois admettre qu’il en est de même dans la contrée d’où je viens...
— Tu comprends, je dois me trouver un bon mari qui aura de quoi nous faire vivre et nous aimera tous les deux, moi et mon frère Aziz, car il est la seule famille qu’il me reste.
— Attends une seconde, m’offusquai-je, scandalisé. La virginité d’une jeune Vénitienne est souvent objet de tractations, je le reconnais, et on l’exige en général pour conclure un bon mariage, j’en conviens également. Mais ce n’est que pour améliorer la position commerciale ou sociale de sa propre famille. Tu sous-entends qu’ici les femmes sont prêtes à jouer les complices et à engager leur désir sexuel au seul bénéfice d’un autre homme ? Tu épouserais un homme juste pour pouvoir partager ses faveurs avec ton frère ?
— Oh, sans doute pas le premier qui se présenterait, évidemment, fit-elle d’un ton léger. Tu devrais être flatté qu’aussi bien Aziz que moi te trouvions à notre goût...
— Gèsu.
— T’accoupler avec Aziz ne t’engage à rien, tu sais, puisqu’un mâle n’a pas de membrane sangar. Mais si tu veux rompre la mienne, il te faudra m’épouser et nous prendre tous les deux.
— Gèsu, répétai-je, me relevant au milieu des coussins.
— Tu t’en vas ? C’est donc que tu ne me veux pas ? Mais alors, pour Aziz ? Tu ne veux même pas goûter à lui une seule fois ?
— Je ne pense pas, non, Sitarè... merci bien. (Je me dirigeai vers la porte en traînant les pieds.) Je crois que cette coutume locale m’avait échappé.
— Il va en être mortifié. Surtout si je dois lui expliquer que c’était moi que tu désirais !
— N’en fais rien, dans ce cas, marmonnai-je. Dis-lui simplement que je n’étais pas informé des usages d’ici.
Et je sortis.